Lucien-Anatole Prévost-Paradol (1829-1870) était professeur de littérature française à l'université, journaliste, critique et polémiste. Il a été élu à l'Académie française en 1865, à l'âge de 36 ans. Le discours qui suit a été prononcé à l'Académie française lors de la séance trimestrielle du 4 avril 1866.
Les sciences ont leurs procédés rigoureux d’investigation et d’exposition ; elles observent des règles sévères et salutaires pour la recherche et pour la démonstration de la vérité. Les lettres ont une allure plus libre ; ce n’est pas qu’on ne puisse donner aussi le nom de règles à certains procédés qui ont été appliqués le plus constamment et avec le plus de succès dans l’art d’écrire ; mais ces règles ne sont, après tout, que des usages ; on a souvent réussi sans emprunter leur secours, parfois même en s’élevant contre leurs exigences. Cependant les sciences et les lettres se touchent de près ; ce sont deux empires limitrophes qui sont en rapport continuel, soit par des échanges utiles, soit par des invasions injustes. Les sciences ont souvent recours à l’appui des lettres et sont parfois troublées par leur influence, tandis qu’on a souvent transporté dans le domaine des lettres l’appareil de recherche et de démonstration indispensable au progrès des sciences. Examinons brièvement les effets de ce fréquent mélange ; voyons quels inconvénients et quels avantages en peuvent sortir pour ces deux applications différentes, mais également admirables, de l’intelligence humaine.
L’esprit littéraire, intervenant dans les sciences, peut s’y faire sentir de deux manières qu’il faut bien se garder de confondre et qui ont des effets très opposés : tantôt il intervient dans les conceptions mêmes de la science, influe sur la direction de ses recherches et prétend même en déterminer d’avance le résultat ; tantôt, au contraire, il n’a d’autre ambition que de servir d’interprète à la science, que de faire comprendre et admirer ce qu’elle a découvert, que de la rendre accessible, agréable et profitable à tous par le don qu’il possède d’éclairer et d’embellir tout ce qu’il a touché.
L’intervention de l’esprit littéraire dans les conceptions mêmes de la science y a porté le plus souvent le désordre et a plus d’une fois troublé et ralenti de ce côté la marche de l’esprit humain. C’est sous la forme séduisante de la poésie ou sous la figure respectable de la philosophie que l’esprit littéraire fait d’ordinaire ses invasions les plus redoutables dans les conceptions scientifiques. Sans remonter ici jusqu’aux divinités attrayantes qui rendaient compte à nos aïeux des mystères du ciel, de la terre et des eaux, jusqu’à ces géants vaincus, exhalant leur souffle par le cratère des volcans et agitant le sol de leur colère impuissante, jusqu’à Jupiter lui-même assemblant les nuages et disposant de la foudre, sans évoquer tous ces griefs, si charmants d’ailleurs, de la science contre la poésie, comment ne pas reconnaître que même dans ce siècle, si peu enclin à se laisser bercer par la Muse, la poésie erre encore autour de la science, comme le lion symbolique de l’Écriture, quœrens quem devoret1 ? L’astronomie, par la grandeur même de ses conceptions, par l’impossibilité de faire tomber dans le domaine commun de l’expérience les prodigieux et lointains objets de ses calculs, est la province des sciences la plus exposée aux incursions de la poésie. Aussi y fait-elle de fréquents ravages, soit qu’elle prétende déterminer comment sont peuplés ces corps célestes dont la science ne peut nous apprendre que le volume, la vitesse et le parcours, soit que, plus téméraire encore, elle les déclare autant d’habitations successives à notre usage, autant de séjours d’expiation ou de béatitude. [...]
Si l’esprit littéraire, même sous la forme la plus séduisante ou la plus noble, telle que la poésie ou la philosophie, peut devenir funeste à la rigueur et à la sûreté des conceptions scientifiques, s’il faut le bannir avec honneur, suivant le conseil de Platon, de cette austère république, il doit jouir en revanche de ses libres entrées et recevoir même, lorsqu’il se présente, un juste tribut de reconnaissance dans cette autre partie de l’empire des sciences où l’on s’occupe d’exposer et de répandre les vérités découvertes et de faire ainsi participer tout le genre humain aux fruits de ces solides conquêtes. L’esprit littéraire apporte alors à la science un secours toujours utile et souvent glorieux ; il reçoit la vérité des mains de la science comme un dépôt précieux qu’il faut conduire avec respect à travers le monde et montrer à la foule ; il la pare avec goût sans altérer la dignité de ses traits, sans rien enlever à sa beauté sévère ; il lui prête un langage tiré de la langue commune et pourtant digne d’elle, accessible à tous et capable de suffire à tout, assez claire et assez simple pour ne rebuter aucune intelligence, assez fort et assez élevé pour être égal aux conceptions du génie ou à la majesté de la nature. Que de grands noms, que d’imposants ou charmants souvenirs anciens ou récents l’on rencontre sur ce chemin toujours ouvert qui va de la science aux lettres, qui met l’observatoire de l’astronome, le laboratoire du chimiste, le cabinet du physiologiste en communication perpétuelle et féconde avec le reste du monde ! Sans remonter même au-delà de notre siècle, combien de noms à recueillir depuis Cuvier2 jusqu’au savant écrivain qui a mis dans une si vive lumière les fonctions du cerveau et qui nous a raconté les travaux des plus illustres de ses devanciers dans une langue digne de Fontenelle ! Et puisque ce dernier nom se présente inévitablement à l’esprit lorsqu’on songe à cette alliance féconde entre la science et les lettres, comment ne pas rendre hommage au plus ingénieux et au plus délicat de nos écrivains scientifiques, à celui qui a exposé la science de son temps avec autant d’agrément et de finesse que Lucrèce3 a répandu de grandeur dans les vues que ce son temps aussi, l’on avait sur l’univers ? Car la science, comme tout ce qui sort de l’intelligence et de la volonté de l’homme, est sujette au changement et capable de progrès ; mais alors même que la face de la science se renouvelle et que ses erreurs ou, pour mieux dire, ses vérités relatives ont fait place à des vérités plus complètes, on voit se soutenir avec la vigueur d’une éternelle jeunesse les œuvres admirables où la science a reçu un tel secours et pris un tel éclat ; elles restent debout au milieu des ruines de tous les systèmes, comme des monuments impérissables d’une alliance légitime entre la science et les lettres, comme autant de témoignages des bienfaits et des plaisirs que cette alliance a prodigués au genre humain.
Lucien-Anatole Prévost-Paradol, Des effets de l’esprit littéraire dans les sciences et de l’esprit scientifique dans les lettres, discours prononcé à l'Académie française, 4 avril 1866.
1. Quaerens quem devoret : locution latine issue de la Bible, signifiant « cherchant quelqu'un à dévorer » et généralement employée pour désigner un malfaiteur à la recherche d'une victime. 2. Cuvier : Georges Cuvier (1769-1832), biologiste et anatomiste français considéré comme le père de la paléontologie. 3. Lucrèce : poète et philosophe latin ayant notamment écrit le poème De rerum natura, visant à dévoiler au lecteur la nature du monde et des phénomènes naturels.
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